Il me semble que c’est un jeu de patience, de patience et de dénuement.
Des morceaux d’os blanchis qu’on fait sauter dans ses mains en attendant le lendemain.

Elle a cet air sérieux des enfants qui jouent fort. Elle range ses poupons à côté de moi, leur pose un gilet en guise de couverture. Le gilet est de travers, pas le même confort pour tout le monde : ce bébé bien abrillé, celui-là à peine couvert. Je comprend que ça n'est pas ça qui compte. Il faut être convaincue, faire les gestes avec le ton, le sourcil accentué ou la tête penchée. Quand elle a finit, elle dit en écartant les mains un mot en éééé et défait son installation. Elle recommence, à la fin du cycle je me redresse, attrape au vol sa déclaration, elle dit je crois «terminééééé».

bien prendre son temps, s'appliquer à colorier
J'ai déjà bu deux grands thés, je finis un café. Je lis mais toutes les deux lignes je dois reculer dans le texte et essayer encore. Je vais me coucher, 15 minutes pas plus. Je lève la tête et cligne un oeil pour lire le radio réveil. Les 15 minutes sont loin, sans faire le décompte. J'entends mon mari chanter, vivant, actif. Je suis coincée dans mon lit, je ne pourrai jamais en sortir, je ne sais pas faire la sieste.
Je suis prête, elle dort. J'ai enfilé mes bottes, j'attends sur le canapé. Il fait très beau, tout est silencieux. Elle dort, nous allons être en retard. Je vérifie notre sac et ses affaires. Je pourrais me reposer, me coucher sur le tapis de leur chambre, à côté d'elle dans son sommeil et nous ne serions pas plus en retard. Mais ce serait trop ouvertement s'en moquer du temps qui passe, alors je reste tendue entre deux gestes.
Nous sommes assis dans notre bonne vieille tercel et il neige encore. Je suis au carrefour à la sortie de la garderie. À droite, la rue Sherbrooke a l'air jammé mais je m'y engage, poussée par un espoir qui ne veut pas réfléchir. Nous sommes bloqués tout de suite. Je jette un œil aux enfants, je mets de la musique, une chanson triste que mon fils aime avec les paroles en poésie. À la troisième écoute, je change de disque, fatiguée de crier dans le rétroviseur des explications de texte mangées par la soufflerie.
Je branche la bouilloire et j'ouvre mon ordinateur sur la table de la cuisine. Je m'assois dos à la fenêtre, je pense aux nuits de décembre que j'y ai passées. Les fenêtres ont changé depuis, neuves et hermétiques je ne sens plus le froid mais si transparentes que la nuit derrière moi m'intimide. Une amie m'a offert un pull très chaud, je le porte pour travailler. Je ne vais pas sur facebook, j'ouvre un document word. J'ai apporté une pile de livres et j'hésite. Mon fils arrive pour me redire bonne nuit, «ah tu recommences à travailler ?». Je réponds oui, lui caresse la tête et le pousse vers le couloir.
Ils ont faim, ils le disent. Ils tournent dans la cuisine en quête de rapine. Nous ordonnons le mécontentement avec l'autorité de ceux qui ont le pain, «mettez le couvert si vous avez faim». Mon fils grommelle et installe les assiettes des grands, la petite se met dans ses jambes pour faire avancer sa cause. Elle organise son camp : elle sort une assiette en plastique, qu'elle va poser devant sa chaise, puis une autre, encore une. Finalement cinq assiettes bien serrées, empilées à demi s'entassent à sa place. Debout à côté de ce parc, elle attend nerveuse que le miracle opère.
Je gratte le pare brise d'une main, je conduis de l'autre. Je suis recouverte de copeaux de glace et dois baisser la tête au ras du volant pour y voir quelque chose. Les enfants à l'arrière sont bien emballés chacun dans une couleur, bleu et rouge. Leurs yeux que la lumière aveugle papillotent dans la buée de nos souffles. Ils ne parlent plus. La radio en anglais occupe l'espace mais mon apprentissage matinal est déconcentré par les éléments. Tout s'évapore, même les arbres, sur le ciel terriblement bleu, j'entends qu'on parle de Gaza.
À Hong Kong, certains occidentaux nonchalants ont construit des bâtiments sans respecter les prescriptions du feng shui. Ces immeubles sont boudés par les chinois et finalement par les occidentaux eux-mêmes qui ne réussissent pas à y attirer les services : cireurs de chaussure, femmes de ménage, livreurs de pizza, laveurs de carreaux, j'imagine. Les bâtiments restent inhabités. La sinologue passionnée dont je suis le cours nous met en garde contre des impairs irréparables que nous pourrions commettre à notre insu. Au restaurant par exemple, le choix d'une mauvaise place peut condamner sans appel une relation naissante. Je me demande si le verdict tombe avant ou après le repas.
La réponse est arrivée par la poste avant Noël. Il l'ouvre et lit avec ses lèvres qui remuent. Il dit «ah... on est pris mais sur la liste d'attente». Je prend la lettre et lis à mon tour. Nous nous regardons, coincés par l'ambiguïté de la réponse «oui mais non». Nous ne réfléchissons pas mais laissons le temps à la réponse de délivrer son vrai message. Plus tard nous comprenons que c'est un refus qui ne dit pas son nom, que nous ne sommes pas pris, que notre fils n'ira pas dans cette école. C'est tout ajoutons-nous en essayant de passer à autre chose et de reprendre nos billes.

J'entre dans leur chambre, elle est debout dans le noir, la suce dans la bouche. C'est mauvais signe. Je la prend, la câline et hop la recouche. Elle se relève aussi vite que possible et s'accroche aux barreaux du lit. Elle tête et me regarde. J'ai froid, j'ai faim, il est presque cinq heures du matin et j'hésite. Elle tend des bras vers moi pour me convaincre, perd l'équilibre et tombe sur les fesses. Vite vite se relève l'œil vissé aux miens. Quel drôle de manège. Elle comprend que c'est gagné, elle souris avec un son, la fossette de travers. Je la prend dans mes bras et renifle son odeur aigrelette. Nous fermons la porte de la cuisine, je mets le chauffage à fond et le lait à chauffer. Il fait nuit dehors, elle danse de joie en se regardant dans la vitre du four.

Nous arrivons tard à la garderie, la collation est déjà prête. Mon fils doit se laver les mains, il accroche au passage la bouteille de savon liquide vert qui tombe, s'ouvre et se répand. Je regarde le dégât et évalue mon retard. Je commence à essuyer le savon, mon manteau me gêne, je mouille mes poignets en rinçant le savon qui mousse sans fin. Je me dis que l'expression « jeter l'éponge » a été inventée un matin comme ça. Les enfants du groupe s'agglutinent et font pouah et beuuurk. Je fais bonne figure. Au moment de partir, l'éducatrice me demande si elle peut vérifier la tête de mon fils, ce matin un pou a été repéré sur la tête d'une amie. En pareil cas, la politique est de renvoyer l'enfant chez lui, alors comme je suis là, ça m'évitera de revenir. Je dis mais bien sûr et je m'assois. Je la regarde épouiller mon fils qui me regarde gentiment. À la fin, il n'a rien, il me fait un câlin discret mais serré. Je pars et me retourne : j'aimerais l'emmener avec moi.

J'ai appris aujourd'hui que la Chine partage des frontières avec 14 pays, que c'est un pays très contrasté, que ses villes très polluées, qu'il n'y a pas d'huile d'olive
et huang rivière et he jaune.
C'est un début
Il me dit qu'il faut commencer par les pieds, parce que c'est le plus difficile à dessiner et que du coup souvent on s'arrange pour qu'ils sortent du cadre ; on dit, l'air de rien, quand les pieds n'y sont pas, que c'est cadré comme ça, un peu plus haut c'est tout.
Seulement le dessin, il flotte. Et puis c'est paresseux et ça n'est pas malin de tirer au flanc quand on veut apprendre (ça c'est moi qui le dit et je m'y connais). Comme il se passionne, il me donne en exercice de regarder comment font les autres dans les bandes dessinées. Et bien en y regardant de près, c'est étonnant mais, et pour parler vulgairement, je dirai qu'il y en a beaucoup qui ne se font pas trop chier.


Les lionceaux font de grands bonds qui sont comme des sauts, appelons-les des lionbonds
pour changer.

Notre luge est trop étroite, elle se renverse toujours dans les descentes. Chez le dépanneur nous en achetons une plus large, avec un gros autocollant d'une marque de chips. Elle a deux freins qui rassurent sur les côtés. Fiers de notre acquisition, nous attendons le lendemain.
Nous y sommes, il fait très froid et nos vêtements font frout frout. La première descente nous la glissons avec circonspection du bout des fesses, les freins dans les mains. Rassurés sur la stabilité de notre embarcation nous glissons ensuite franchement et en criant. Avant la fin du jour, je tire mon fils, rouge et fatigué, assis silencieux dans sa voiture de course.
Nous portons des patins neufs. Les miens sont très rembourrés et ne me font pas le pied léger. Mon fils pousse devant lui un cône en plastique. Il veut aller vite mais il ne sait pas, il rechigne à l'apprentissage. Il fait le tout mou, je ronge mon frein, je patine devant. Je reviens, il est couché sur la neige, il marmonne. Je dis « Quoi ?», il répète sans me regarder « mmalmmnmtiner »; « Quoi? » je répète avec trop d'autorité. Lui finalement les yeux dans les miens : « ÇA M'EST ÉGAL DE SAVOIR PATINER ». L'air est glacé tout autour de nous et personne ne vient à notre secours.
Je n'aime pas trop les préparatifs de fête. Organiser des matières, en avoir assez, avoir les bonnes. Je n'aime pas trop quand ça
doit changer, attendre le moment rare. D'avoir travaillé sans plus regarder dehors, j'ai redécouvert la ville sous la neige ce matin et tout m'est revenu, les façons de faire avec le froid, les épaisseurs traîtresses, l'éternelle jeunesse de ma première tempête. Nos enfants apprennent le froid, ils apprennent aussi Noël et ses prescriptions.
En pyjama, sur les miettes du petit déjeuner, debout soudain d'être pris par le démon de la danse, secouer la tête et les cheveux avec, faire des grands gestes convaincus et beaux, croiser le regard de ses enfants, la tartine à mi chemin de la bouche stupéfaite, les emporter, partir loin sur un solo de guitare qu'est même pas un solo. Redescendre très vite d'un manque de précision
C'est samedi et je viens travailler. Ça fait longtemps que je travaille beaucoup maintenant et ça commence à se voir. Comme je ne me sens pas beaucoup plus intelligente, ni n'ai encore vu de
lapin qui coule, je guette les autres signes de mon corps qui attend son tour. Les mains rouges et toutes sèches, les paupières gonflées et les gros gilets que je porte désormais tout le temps même quand je sors ; trop gros sous mon manteau, ils m'empêchent de bien baisser les bras et me rappellent mon état d'apprenti.
Ils sont partis, bien empaquetés dans leurs manteaux d'hiver. Je les regarde descendre, les trois tout encombrés les uns des autres. Du haut de l'escalier je reste avec eux mais la porte fermée, je n'y suis plus, ils continuent sans moi. L'été je descend sur le trotttoir, en guettant du coin de l'oeil un pyjama trop léger ou peut-être tâché. L'été même nous partons tous ensemble en bicyclette. L'hiver c'est autre chose... Je dois avant de me mettre au travail, ranger la maison de la nuit et de son petit déjeuner. Je reste debout et cherche le bout des yeux, le bout de l'ordre que je dois tirer, le houspiller comme un enfant traîneux.
Quand il dit «oui» on entend oui , un oui qui ne dit rien d'autre, qui a finit une fois qu'est dit.
Comme on n'a pas l'habitude d'entendre parler comme ça, comme ça frappe. Sa voix aussi a quelque chose qui marque, en matière, elle a l'air de traverser un grand espace de poil et de souffle. Nous écoutons debout dans la cuisine et ça nous vient de loin. Nos voix à nous ont l'habileté des urbains, c'est pas pareil, c'est plus poudré, qu'y pouvons-nous.
La cagoule passe encore, la combinaison laborieuse mais nous l'enfilons. Les bottes la révoltent. Elle s'enfuit en se retournant, je pense à un film. Rattrapée, elle est chaussée, relâchée elle se jette sur le sol en hurlant. Se redresse en pleurs, défie courageuse ses pieds méconnaissables. Dans ces conditions, nous n'insistons pas. Je râle, cette chance qu'on refuse, et range au placard les bottes neuves et fourrées. Elle accepte des baskets trop grandes que son frère portait. Elle fait plac plac plac en marchant plat.
Les places sont fixées, je suis assise entre ma fille et mon fils en face de mon mari. Ma fille mange seule et sans regarder à la dépense. Je rattrape au passage ce qu'elle ne veut plus, j'esquive ses mains aux couleurs du repas. Je parle et j'écoute. Je regarde mon mari, le partage de ses gestes. La table nous constitue autour d'elle, penchés comme sur une maquette, je nous vois au travail. Je sors ma fille de sa chaise, elle dit «oh ohhhh» et apprécie avec moi l'étendue des dégâts. Son frère se penche sous la table et dit « y en a pas tant que ça !». Nous convenons d'un progrès. Il faudra après le repas frotter sa chaise et le sol, que je balaierai ensuite, absorbée consciencieuse.
L'avenue du parc en face de la montagne avec sa descente sur les tours me convainc toujours d'être là. Ce soir particulièrement, la lune très nette dans le ciel que le froid agrandit encore lui donne des airs de canyon. Cette avenue je la prend souvent je la connais très bien. Elle est mon avenue efficace par où je file rapide vers les enfants. Elle reste celle de mon dépaysement.
Elle a un nouveau poupon. Elle lui voue des excès, elle se jette sur lui, elle lui mange le visage. Elle le traîne par la jambe, elle lui parle mal, l'abandonne. « Ah quand même », je me détourne un peu. Elle le redécouvre, elle a un élan, je suis là aussi. Elle chantonne, elle le berce en tirant sur les é de «bébé». Elle me regarde en souriant, je lui rend son sourire. Elle le tire, elle le pousse, elle le porte, je les suis. Étrange petit binôme, drôle de mise en abîme. Le soir, elle le prend en pleurant un peu, lasse même de ce si grand amour.
et l'espoir, et la joie, et les larmes
Nous sommes arrêtés à la lumière avant d'emprunter une bretelle d'autoroute. Les choses sont bien ordonnées et nous ne les voyons pas. Derrière nous résonne une sirène, je regarde dans le rétroviseur, un camion de pompiers débroussaille à grand bruit les automobiles sur son passage. Je m'empresse de libérer la voie et me mets de travers devant mon voisin d'à côté. Le camion passe et hulule son urgence. Il est parti. L'ordre qui veut déjà se réinstaller nous trouve tout mal mis au milieu de la route, un peu coupables de notre écart.
- tu sais comment faire pour devenir un savant ?
- non et ça m'intéresse
- alors tu mets de l'eau dans un verre; tu regardes longtemps ; tes yeux ils grossissent un peu
(Coup d'oeil au rétroviseur , ses index et pouces entourent chacun de ses yeux qui regardent au travers. Il prend un air, l'air hagard du savant sans doute)
- oui
- et après si le lapin coule tu es un savant
- ?
- .
- ah ... c'est pour ça que c'est difficile d'être un savant
- oui il faut que le lapin coule
Je m'applique à bien répondre, j'ai travaillé alors je peux parler. Sans doute ma réponse est trop longue ou plutôt oui incompréhensible.
Il ne faut pas se dire cela. Trop tard je me le dis. Je n'arrête pas, je me vois continuer. Les mots sortent vrillés et je n'atterris pas. Enfin, ça arrive, il y a un embarras, un silence et un embarras. Le professeur reprend son monologue sans me serrer la main ni me taper dans le dos. Je regarde bien devant moi, ne pas me vexer trop. De son discours, le professeur regrette un peu, il se tourne vers moi « et en effet comme vous venez de le mentionner». Alors bien sûr après c'est pire.
Il y a beaucoup de personnes sur scène, en fait beaucoup de femmes. Assises, elles attendent leur tour, elles jouent un peu, prennent des poses mais leur réalité résiste, irréductiblement non mise en scène. Et puis elles s'animent, tapent dans leurs mains, tapent du pied, chantent très fort. Certaines chanteront seules. Et la guitare et la batterie et l'homme qui chante aussi scandent leur présence. Si fort et tous ensemble. Le concert s'arrête très vite et nous tardons à partir. Nous croisons les chanteuses dans leur manteau, le maquillage cru sous la lumière du hall.
Des hommes casqués s'installent au milieu des routes, déforment le chemin des voitures comme les gros cailloux le ruisseau. Perchés au-bord d'un trou qu'ils viennent de commander, ils réfléchissent au meilleur moyen de le reboucher. Les autres qui ne se penchent pas, sont ceux qui l'ont creusés, ils fument en attendant. En passant tout près d'eux, je remarque l'extrême vulnérabilité de leur position - leurs corps dans le dehors au milieu des autos - et la dérisoire protection du «port du casque obligatoire».
À l'aéroport, je vois passer une longue colonne de chariots enfilés les uns dans les autres. Une vingtaine d'hommes la fait rouler, poussant et tirant en marchant. Ils portent des dossards à réflecteurs et je vois dans la lumière de mes phares l'inscription
Opsis qu'ils affichent. Les hommes, jeunes, noirs ou asiatiques, bien couverts sous leurs dossards gardent le visage grave. Et ça se voit aux gestes tirés qu'ils peinent à le faire. Faire avancer cette colonne vide mais lourde aussi des voyages qui ne seront pas les leurs.
Nous remplissons un formulaire. Le stylo dans la bouche, les yeux au plafond, nous hésitons à écrire le fond de notre pensée. L'inscription c'est pour notre fils, à l'école l'année prochaine. Les questions nous posent problème, nous râlons, «ses forces, ses faiblesses», ah non ça ne passe pas. Notre fils est singulier, ne le livrons pas en pièces détachées.
Nous voulons le mieux, nous nous demandons ce qu'est le mieux. Le formulaire se remplit lentement par les marges. Notre écriture s'applique sous la lampe de la cuisine. Il est tard, notre fils a quatre ans, le temps pour l'école de s'installer à table.
Il me dit qu'il a rêvé et il me raconte tout seul.
- « J'ai rêvé que je t'écrabouillais le cou; ton cou était tout mou mais ta tête était dure. Je sais que c'était un rêve parce que je me voyais. Ça ne t'a pas fait mal?»
- « non non »
- « pardon hein »
- « ben non, c'est correct mon chéri... et je me laissais faire ? »
« oui ...non... mais tu sais dans les rêves on n'entend pas les cris, on voit juste les images »
J'emmène mon fils à une fête d'anniversaire. Un enfant sur la rive sud vient d'avoir 4 ans et nous traversons le fleuve pour les lui souhaiter. La route est neuve, le pont nous ne l'empruntons jamais. Il est très beau ce pont, on voit l'eau à travers son plancher. Il partage en deux son chemin, à droite la route des voitures, à gauche une voie ferrée. Nous dépassons des wagons du CN, du blé, des marchandises. Nous les dépassons mais je ne regarde pas trop, je tiens mes parallèles. Dans l'auto, il y a ce silence que j'aime bien avec mon fils, celui des moments bien installés.
Je lis, je suis des pistes. Des pistes un terrain, un terrain humain peuplé comme en rêve d'êtres décousus, mi-soldats mi-chercheurs, je m'y vois et parfois plus. Ma famille m'entoure et me regarde, mon mari mon fils ma fille ma mère. Je change de forme sous leurs yeux, j'aime leur revenir de loin.
Nous balançons nos jambes dans l'air frais de la montagne, ma mère mon fils ma fille et moi.
C'est moi qui ai eu l'idée, c'est moi qui regrette maintenant en imaginant ma fille me glisser des doigts. Finalement je me détends, pas longtemps nous voici proches de l'arrivée avec l'exigence des gestes précis : lever la barre, glisser ses fesses sur le bord, les pieds qui cherchent le sol, toucher le sol, se mettre debout. Le siège balance un peu derrière et surtout s'en balance qu'on n'y soit plus. Vite s'ôter de son chemin.
Il pousse un long hurlement de tout son cœur. J'arrive, je vois ma fille le pull et dedans le bras de son frère dans la bouche. Mon mari est là aussi, nous sommes tous les quatre dans le long cri qui jaillit. Je tire ma fille, elle sourit. Son père la tire aussi et l'assoit en retrait fermement. Il lui tape un peu la main en disant «non non non non non non non». Je remonte la manche et je vois la trace violacée presque percée, le sang qui affleure. Je dis moi aussi des choses en remuant la tête et je veux à mon tour taper la main de ma fille. Je le fais, elle rigole. Je me dis «bien sûr». Mon fils se calme, il regarde la marque sur son bras en tirant bien ses commissures vers le bas. Il désapprouve, il renifle. Il se sent mieux, il voudrait que ça dure : sa sœur en conséquence, ses parents solidaires, les caresses et les mots doux.
Je n'en dors plus, je cherche partout. Je vois un film chinois et je m''imagine. Nous parlons du Mexique, je tente une formule. Mon mari propose la mafia russe et ses tatouages. Je me vois sans sous-titres dans des pays aux franges hostiles. Je regarde les autres étudiants dans la salle du séminaire. L'une part en Inde, elle est très chic; un autre revient du Brésil, il est fier sans trop le montrer, il dit Rio de Janeiro avec beaucoup d'accent. Un garçon explique qu'il travaille dans un hôpital psychiatrique, c'est là naturellement qu'il fera son terrain. Je ne dis rien du mien en point d'interrogation. Le professeur à la fin du cours accepte de me rencontrer à ce sujet.
Un soir, nous écoutons un disque de Malicorne, une chanson nous reste dans la tête, triste rengaine. Au milieu de la nuit, les enfants pleurent et toussent, nous les mouchons les recouchons «ils font l'amour sept ans, sept ans sans rien en dire, chante rossignolet». Le matin, ma fille se réveille à cinq heures malgré sa fatigue «je suis venu vous inviter pour venir demain à mes noces»; plus tard quand je monte dans l'auto «au premier tour qu'elle fait la belle tombe morte». J'arrive à l'université «il a pris son couteau se le plante dans les côtes». Sur le trottoir j'hésite à m'assoir, chanter la chanson une bonne fois pour toute, en entier avec toutes les paroles et la tristesse pour enfin me débarrasser.
Quand nous allons au chalet de Janine et Fred, mon mari fabrique pour notre garçon des boules de sable qu'ils font glisser ensuite tout doucement dans l'eau du lac. Ça prend une technique particulière que les autres enfants de la plage observent du coin de l'oeil pour tenter de l'imiter. Moi aussi une fois j'ai essayé discrètement et je n'ai pas aussi bien réussi. Je ne réussirai pas non plus à expliquer de façon claire le geste qu'il faut pour obtenir de belles boules compactes. Si je m'efforce, je dirais qu'il faut, à un moment donné et peut-être assez vite, balancer d'une main dans l'autre la boule en formation.
Mon fils court dans le couloir, des allers retours entre la cuisine et sa chambre. Il porte son costume de spiderman avec la cagoule. Les trous des yeux sont mal ajustés, il doit un peu tirer sur le menton pour y voir quelque chose; les trous de nez sont tout petits et pas du tout à la bonne hauteur. Pour la bouche rien, comme le vrai super il doit aspirer à travers le tissu. Elle est horrible cette cagoule. Il finit par l'arracher comme on remonte d'une apnée. Il dit qu'il est, c'est mystérieux, «le feu qui se ramasse».
Cela fait un moment que je l'observe. Je sens la crise proche. Il pousse les autres enfants, cherche les embrouilles. Les adultes lui parlent avec dans la voix l'intervention qui se prépare. Mon fils le regarde et je vois sa fascination. Je vois que tout comme moi il attend l'orage, les cris et les trépignements qui nous feront nous sentir à l'abri, bien tempérés. Finalement la mère arrive, elle ne me dit pas bonjour. Elle récupère son fils qui rue et refuse d'embarquer dans son auto. Il part en courant sur le trottoir, elle dit avec un peu de retard « bon d'accord tu fais la course». Bien sûr mon fils aussi part à courir et ça ne me plaît qu'à moitié. Je porte ma fille dans les bras et je calcule rapidement ma marge. En bas de la pente, face à nous, les deux enfants se sont mis en position. La mère lance le signal de départ. Mon fils court en tirant la langue, l'autre mère l'encourage. Il arrive loin derrière l'enfant nerveux. Ils remettent ça, redescendent la pente du trottoir, se mettent en position. Mon fils part soudain avant le signal. Il court mi-figue mi-raisin laissant loin derrière lui l'enfant fâché et son orage.
Il y a les enfants, il y a le couple, il y a le travail. Il y a des priorités, il y a la tactique.
Une amie m'a appris la lecture rapide. Une technique précise : tu lis l'introduction, tu lis la conclusion ; tu lis la première phrase et tu lis la dernière phrase de chaque paragraphe, tu soulignes. Tu contrôles et tu évites les débordements. Il y a l'accomplissement et il y a le désir. Fragile équilibre.
Nous lui parlons. Nous lui posons des questions, lui expliquons ce que nous faisons ou ce que nous allons faire. Nous lui parlons parce que nous sommes avec elle. Et puis là, en passant je lui demande où est son chapeau, je lui demande parce qu'avec elle je pense à voix haute. Je lui ai posé une question et ça la met en route. Je la vois faire «Oh» avec sa bouche et tourner un peu sur elle-même. Je la vois voir son chapeau et le désigner et me regarder en le désignant.
Le terrain est un endroit qui appartient à un anthropologue (on dit «mon terrain») ou qu'un anthropologue fabrique (on dit « j'ai fait le Mali», «j'ai fait le Nordeste»). Le terrain se doit d'être long ou régulièrement fréquenté (on dit «je suis resté X mois, X années» ou «j'y suis retourné régulièrement»). Le terrain est ou devient familier à l'anthropologue qui en devient le spécialiste, sans surplomb, intimement. Le terrain est lointain, ou en tout cas c'est mieux qu'il le soit. Prendre de la distance, prendre ses distances, revenir aux autres. Je dois trouver un terrain. Le monde est si grand et je suis timide.
«Terminééééé» crie-t-il des toilettes. «Essuie toi tout seul» je lui réponds. Un temps. Il arrive, il est tout nu. Il se tourne, se penche et tend ses fesses, la tête en bas. «Est-ce que c'est propre?»
L'efficacité du geste m'interpelle. Comme ça ne l'est pas tout à fait, je vais chercher un peu de papier. Quand je reviens il n'a pas bougé, il est toujours la tête en bas, rouge. Il dit « j'apprends à m'essuyer maintenant».