Il me semble que c’est un jeu de patience, de patience et de dénuement.
Des morceaux d’os blanchis qu’on fait sauter dans ses mains en attendant le lendemain.
Des morceaux d’os blanchis qu’on fait sauter dans ses mains en attendant le lendemain.
24 févr. 2011
L'ami
Il a un nouvel ami qui est plus vieux que lui. J'ai compté, quatre ans. Je me demande on se demande je lui demande « mais ça va? il a des amis de son âge? ». Mon fils réfléchit et répond « oui mais les autres sont plus solitaires et lui il est solidaire ».
26 janv. 2011
L'enfance nue

L'enfance nue, Maurice Pialat, 1969.
Elle regarde la voiture qui l'emmène s'éloigner, lui aussi à l'intérieur tord un peu son cou pour continuer à la voir. Elle se serre dans ses bras, l'air humide du matin qui la pénètre. Elle se retourne soudain vieillie, suit le petit chemin dallé et monte les trois marches du perron de la cuisine. Elle ne regarde pas l'auto qui tourne le coin de la rue, il part, il est parti, elle n'en voulait plus et maintenant elle ressent au fond d'elle-même sa responsabilité de l'aimer. Son premier geste dans la cuisine est de prendre son bol et sa cuillère laissés sur la table pour les laver sous l'eau du robinet; elle les repose délicatement sur la céramique blanche et cannelée qui sert d'égouttoir, elle les repose tout doucement et cette délicatesse est pour lui, toute sa délicatesse qui lui reste qu'elle ne peut donner sinon à cette cuillère et à ce bol c'est pour lui. Elle ira faire les lits et défaire celui du garçon parti. Il faut toujours tenir l'ordre car il est le plus important, il a la priorité, on doit le protéger du chaos des sentiments autant qu'il nous protège d'eux. Elle attrape un torchon qui pend à son endroit, une barre fixée sur le côté de l'évier, elle s'essuie les mains et glisse à nouveau le torchon à cet endroit. Puis elle revient à la table de la cuisine où la fillette finit ses céréales dans un bol identique à celui que sa mère vient de laver.
19 janv. 2011
La girafe
Je cherche partout un cache-cou, oui le violet, celui de la petite. Je pars avec le grand tant pis pour le cache-cou. Je marche m'applique à ne pas m'agacer des soupirs derrière moi, enfant esclave et sac de plomb. Il a trop chaud il enlève ses mitaines. Je lui trouve un air engoncé plus que d'habitude, je me remets en marche vigoureusement pour l'aspirer. Plus loin je me retourne je l'attend approcher et là je le vois : la tuque au ras des yeux le rouge aux joues qui n'en peuvent plus, il a deux cache-cou, au-dessus du bleu le violet. Incrédule je le pointe, il dit «quoi?» avec la voix anéantie d'une onzième plaie d'Égypte.
16 janv. 2011
Itinéraire bis
Je mange sans regarder je me ferme dans la douleur qui barre mon dos, une épaule plus haute que l'autre, tout le monde à ma gauche en angle mort. Mon fils mange son yogourt. Il me jette des regards je le sens bien je fronce les sourcils en parade contre toute tentative. Il y va quand même il dit « T'as pas envie de rire on dirait » je ne réponds pas vraiment en fermant un peu les yeux. « Ça parait » qu'il ajoute en raclant son bol consciencieusement. J'hésite devant l'embranchement que m'ouvre cette réplique : vers le sud, je rigole un peu; vers le nord, je resserre encore. Je choisis le nord.
12 janv. 2011
Sans titre
Je lis une partie de la nuit le blog d'une femme morte. Elle écrit sur sa maladie qui l'emporte. Je ne sais pas pourquoi je sais pourquoi je suis ainsi suspendue. Ma fille se réveille en pleurs je m'allonge auprès d'elle je continue ma lecture le petit écran brille dans le noir. J'apprends une chose importante sans nom ni sentiment je crois que ça à voir avec le vide. Par habitude je voudrais avoir peur mais ça ne vient pas, rien ne vient combler cet espace découvert.
21 déc. 2010
La ceinture blanche-jaune
Je pousse la porte du dojo, je pense le mot exprès pour le comique vague du n perdu dans les douves. C'est le jour du grade les parents sont là, les enfants sur le tatami en ligne. Deux par deux la monitrice les appelle pour commencer l'épreuve. Je rejoins mon mari qui me fait signe je passe devant les autres penchée comme au cinéma. Je m'assois doucement sur le banc à ses côtés il chuchote « il va passer ». Notre garçon passe. Le moniteur lui dit « accepte la chute ». Il tape sur le sol après qu'il tombe. Il faut faire cela pour accepter ça ne s'explique pas très bien ça se voit, comme une reconnaissance du sol. Je regarde mon fils les yeux au plafond chercher le mot japonais de la prise qu'il vient de faire, la main suspendue du moniteur au-dessus de sa grille d'évaluation, celle de l'enfant vers nous dans un coucou enfantin qui échappe à la technique.
8 déc. 2010
Une promenade
Je marche dans le nouveau quartier où j'ai installé mon bureau. Je suis sortie acheter une machine à café, je prends mon temps pour regarder. Il a neigé tant et tant tout est ralenti, tout est plus étroit, les passages, les bruits. J'achète un bodum et ensuite je remonte une autre rue. Un homme déneige sa voiture, juste en chandail et une tuque. Je me dis qu'il doit travailler chez lui pour déneiger si tard, peut-être qu'il va chercher ses enfants, peut-être qu'il ne travaille pas. Une femme ouvre sa porte et déblaye son pallier du rez de chaussé, elle porte un foulard et un manteau sur un pantalon de pyjama en satin bleu poudre. Plus loin un homme est penché sur une serrure qu'il essaie de forcer, sans doute a-t-elle gelé. Une femme attend juste derrière lui. En marchant, je tourne la tête un peu pour les voir mieux, du coin de l'œil elle me voit les regarder et me suit des yeux quand j'avance. Je vois au ralenti son sourire se former et le mien en retour qui répond ça arrive, c'est pas grave.
16 nov. 2010
La collection
Sous son oreiller ce matin en faisant le lit : une poignée d'élastiques chacun d'une couleur et d'une forme différentes, on les passe au poignet, certains viennent de Boston, d'autres ont été donnés par une amie assidue; deux tout petits lémuriens en plastique dressés sur leurs jambes; un sanglier en plastique qui tient dans la main, on actionne sa tête par un piton sur son dos ; une petite boîte bleue au couvercle transparent, à peine plus grande qu'un dé; c'est la boîte des pois sauteurs du Mexique qui se transformeront en papillons à la fin de l'hiver. Je tapote l'oreiller que je replace sur la collection.
8 nov. 2010
La peau
Il y a la clôture, celle des limites qui nous encadrent et nous protègent en même temps qu'elles serrent un peu trop. Et la transmission, ce qui se donne auprès du feu dans le calme du camp bien installé. C'est la fiction que la limite rend possible, ce sont un peu de chimères mélangées nostalgiques, on peut boire avec ou se faire un troisième marshmallow. Eustache chante en karaoké «comme un légo avec du sang» dans le silence de notre écoute, Billie abdique pour ce soir son exploratoire résistance. Les cheveux brillants du shampoing avec son père, les yeux secs, nous sommes encore debout.
1 nov. 2010
La fumeuse
Je passe devant la table à pique-nique installée le long du RONA qui fait le coin de Mont-Royal et des Érables. Les employés du magasin y prennent leur pause, une cigarette et l'été le lunch, le plus souvent seuls. C'est toujours elle que je reconnais depuis deux ans, elle porte aujourd'hui les cheveux courts sous sa casquette. Une fois je l'ai croisée au rayon peinture, sa spécialité. Elle a cet air de Tom-boy que j'aime bien et qui s'accentue avec l'âge. Elle fume assise à la table ou debout tapant des pieds quand il fait froid. Nos regards se croisent à force nous ne savons plus si nous pouvons nous saluer.
17 sept. 2010
Les guèpes
ils vont voir le pommier, ils sont pieds nus ou presque. Dans l'herbe fauchée ils ne le voient pas mais ils marchent sur un nid. Ils se font attaquer. L'ami attrape la petite dans ses bras et court vers la maison, elle hurle, le frère suit derrière. Le père est dans la cuisine, il regarde l'heure, midi, il se précipite dehors. La mère sort de la grange. Je reconnais le hurlement et son urgence, je cours vers eux, je crie des questions. Il la pose devant moi, je soulève la robe, quatre ou cinq guêpes volettent encore en-dessous. Arracher la robe, trembler, compter les piqûres, ne pas paniquer, paniquer. Le frère n'a rien, il reste en retrait, l'ami est tout piqué aussi et son visage est très blanc. La nuit les guêpes attaquent encore la fillette dans son sommeil qui se réveille en criant de peur.
13 sept. 2010
Ce matin
Nous rentrons dans la cour de l'école avant la sonnerie. Il y a du monde, des petits maternelles et des presque grandes comme moi. Mon fils trace la route, je le suis de près, ma fille derrière qui disparait un peu. La voilà dans son ciré, je lui tiens la porte mais elle ne me voit pas. Je vois son visage, la tâche de dentifrice au coin de la bouche, je vois ses mains jointes qu'elle pousse au devant d'elle dans une brasse précipitée pour fendre la forêt de bras, jambes, sacs. Je vois son air inquiet, ses yeux qui nous cherchent. Je suis là, plus haut, au-dessus.
12 juil. 2010
La consultation
Je règle la note et j'attends mon reçu. Puis elle se lève. Je me dirige vers la porte elle devrait m'y accompagner. Elle reste sur place. Je comprends du coin de l'œil. Pendant notre discussion dans le bureau surchauffé elle avait retiré discrètement ses gougounes. Immobile et droite elle tente maintenant de les enfiler, en vain. Je sors pour la laisser y mettre les mains.
5 juil. 2010
La taille
Assis dans la salle d'attente en face de nous il y a nos anciens voisins. Le fils et ses longs cils délicats, le regard triste au-dessus d'un duvet de moustache, je ne le reconnais pas. Sa mère qui me faisait peur, oui. Nous ne nous aimions guère, nous sommes désormais de parfaits étrangers. Sauf que. Elle me jette des coups d'œil, elle dévisage ma fille. Elle doit mesurer le temps passé, évaluer ce qu'est devenu ce bébé que je trainais partout. Je ne peux détacher mes yeux de ses pieds qui flottent d'avant en arrière une dizaine de centimètres au-dessus du sol. Bizarrement ce détail enfantin qui la marque ajoute à son autorité.
6 juin 2010
La pluie
Il pleut il pleut il pleut. Le grand est avec son père sur le lit, la petite dort déjà. C'est la sieste je résiste. Le grand se lève pour chercher un autre livre je prend sa place. J'entends les autres qui bougent, le père et son fils crient autour d'un jeu, la petite dort, je m'endors d'un faux sommeil d'ennui. Je ne bouge pas je ne bouge pas je ne bouge pas. On vient me chercher, des enfants chauds et énervés se couchent sur moi. Je ne bouge pas je ne bouge pas. Je bouge je maugrée. Nous sortons tous sous la pluie, elle nous coule dessus enfin je sens quelque chose. Nous jouons à épervier en chasse dans la ruelle.
31 mai 2010
Le feu
La forêt brûle dans le nord. Cette nuit je me réveille avec toute cette odeur de feu rendue jusqu'à nous. Je cours dans la chambre des enfants. Tout va bien. Ça vient de plus loin je me souviens ça vient du nord, de cette forêt qui brûle avant que nous ne l'ayons vue. Ce soir dans les rues planent à nouveau les traces de l'incendie et les cendres font comme une lumière d'orage.
27 mai 2010
La nuit
Nous avons bu nous buvons encore. À un moment on nous remplace un peu le vin et la bière par du thé. Alors il faut partir. Dehors la nuit est chaude et douce. Non, dehors c'est un peu cru et le cadenas résiste dans le noir. Nous essayons de pédaler droit sous les yeux des amis qui font babaye du balcon. Tourner à gauche en danseuse comme si c'était facile. Puis la chance souriant aucun des deux encore tombés la hardiesse vient et nous filons dans le parc dans le noir. Je lui crie de devant la forme que prend la route sous mes roues : virage à droite ou en épingle, bosse. Tout change au dernier moment mais nous sommes des animaux bien aiguisés.
20 mai 2010
L'humeur
Il est sombre, je lui caresse la tête en marchant. Qu'est-ce qui l'encombre si ça l'encombre? Dans la cour de l'école un plus petit court vers nous et goguenard lui lance PISTACHE. Mon fils à peine le regarde et continue son chemin blasé. Je suis mèche courte ce matin, je m'arrête je fixe l'enfant. Droit dans ses yeux deux fois j'articule froidement, EU-STACHE. COMPRIS ? L'enfant intimidé baisse la tête. J'enrage, contre moi contre les autres qu'on ne comprend pas, qui comprennent rien.
12 mai 2010
Le camp
Je fais son sac. Je glisse au fond tout ce que je sais qu'il ne voudra pas, je ne sais pas me résigner : la salopette en ciré jaune et le pantalon en moumoute polaire bleue. Je suis rassurée. Je l'attrape pour lui expliquer la distribution de ses effets : les slips dans la petite poche du haut et là tu vois c'est pratique ... il n 'écoute pas ça se voit, il veut faire de la corde à sauter, non il est tard. Je le regarde ne pas se résigner et balancer la corde doucement dans son dos.
7 avr. 2010
L'étreinte
Je passe en vélo devant une autre garderie, celle où nous voudrions bien mettre notre fille, plus proche de la maison, plus nouvelle. Je ralentis, je veux y aller pour vérifier l'avancée de la liste d'attente. Une femme marche sur le trottoir devant la bâtisse, elle lève la tête vers les fenêtres du premier, elle cherche un visage qui tarde à venir. Elle marche à reculons, semble se résigner mais regarde encore, ah oui il est là, un enfant derrière la vitre, on ne voit que son nez ses yeux son front ses cheveux qui dépassent. On voit aussi qu'il lui sourit. Elle lui fait des petits babayes en revenant sur ses pas, soulagée. Elle lui envoie des baisers je crois mais ça je ne le vois pas, j'accroche mon vélo je dois regarder le cadenas. Quand je lève les yeux, elle a ce geste qui me touche et que je n'aurais jamais pensé faire: elle se sert dans ses bras, ses bras à elle, en le regardant lui là haut à qui elle destine cette étreinte maternelle. Elle reste à se bercer comme cela en le regardant. Elle finit par relâcher ses bras, partir à reculons puis se détourner vraiment. Je pars dans la direction opposée, par solidarité je ne me retourne pas pour la regarder encore.
16 mars 2010
En polaroïd
Je suis loin d'eux, nous faisons du skype. Mon fils est excité, nous parlons nous nous taisons en même temps, des feintes de coquettes. Je regarde le père, je regarde le fils, je rigole pour un rien. Avec son sous-pull en acrylique un peu brillant et son jean ajusté, mon fils a l'air d'une autre époque, venu tout droit de mon enfance.
15 mars 2010
C'est elle, c'est moi
Nous sommes au restaurant, elle est debout sur la banquette à mes côtés. Je suis tendue, peur d'une crise, d'une chute, d'un bris, d'une tâche. Ma grand-mère et ma mère sont en face de nous, absorbées dans le spectacle de la petite. Les crêpes arrivent, ma fille s'assoie, elle aime, je me détend. Et puis nous parlons, je raconte une histoire de nos vacances, la piqure d'un scorpion qu'on sut mortelle à laquelle mon mari réchappa heureusement. Ma fille écoute en mâchant sa crêpe. À la fin de l'histoire, elle la reprend en changeant les personnages et leurs places. Oui c'est elle qui s'est fait piquer, le scorpion était dans son maillot de bain, elle a eu mal, elle a pleuré, elle a appelé sa maman, son papa a tapé sur la bête avec sa chaussure à elle. Elle roule des yeux pour nous convaincre, hoche la tête approuve à nos exclamations d'horreur simulée, oui oui, terrible.
4 févr. 2010
Le travail
J'ai commencé un projet, c'est sur le travail, c'est mon travail.
Dans le titre, que j'ai cherché longtemps, il y a cette idée du travail et aussi la phrase «on est au coton». Je poursuis par là le film de 1970 de Denys Arcand et je file aussi l'expression : «on est au coton» pour «on est à bout». L'envers de «être élevé dans la ouatte». Les deux parlent de matière, celle qu'on accumule, celle qui nous manque, j'aimerais parler de la forme que prend l'écart entre les deux.
Dans le titre, que j'ai cherché longtemps, il y a cette idée du travail et aussi la phrase «on est au coton». Je poursuis par là le film de 1970 de Denys Arcand et je file aussi l'expression : «on est au coton» pour «on est à bout». L'envers de «être élevé dans la ouatte». Les deux parlent de matière, celle qu'on accumule, celle qui nous manque, j'aimerais parler de la forme que prend l'écart entre les deux.
31 janv. 2010
Les lunettes
Elle nous regarde. Nous sommes couchés sur le lit, nous essayons d'avoir la paix. Elle approche son visage des notres. Elle aime nous voir les deux en même temps, son regard passe de l'un à l'autre, elle rit comme elle fait, la bouche grande ouverte la tête en arrière. Elle dit «Billie pas de lunettes», elle le prouve en se pinçant le dessous des yeux pour y enlever ce qui n'y est pas. Pas encore.
21 janv. 2010
le titre et le goût
Je prépare quelque chose, quelque chose à quoi je ne trouve pas de titre. Quelque chose que je ne peux pas commencer donc. Je souffle je sautille je m'échauffe devant la porte fermée du projet. En attendant, je suis assise à la table de la cuisine je cherche des titres que je rature. J'aime parfois une minute, la main presque va commencer, couper le ruban et entrer. Mais je retiens mon geste et j'ai raison, la minute d'après je n'aime plus. Mon fils vient jouer à côté de moi avec une fausse DS dollarama, un jeu cheap électronique en forme de cellulaire qui défile un tetris avec des pouits sonores. Il joue à jouer, concentré hypocrite, un regard parfois glissé de derrière son petit jeu de plastique. J'ai des problèmes de titres mais je ne suis pas aveugle. Il se rapproche, je me déconcentre. Bon. Tu me le montres ton jeu?
19 janv. 2010
La une
Le 18 Le Monde n'en fit plus sa une; le 19 c'est le New York Times qui se détourna un peu.
La politique intérieure reprend le dessus. Au Canada, je ne sais pas, je ne lis pas les journaux canadiens. Les oreilles des enfants sont grandes comme ça quand nous en parlons mais ne posent pas de questions, les images par les mots évoquées ne rentrent pas dans leur quotidien.
J'ai eu envie de boire beaucoup et de manger souvent pour compenser toute cette angoisse en béton armé.
La politique intérieure reprend le dessus. Au Canada, je ne sais pas, je ne lis pas les journaux canadiens. Les oreilles des enfants sont grandes comme ça quand nous en parlons mais ne posent pas de questions, les images par les mots évoquées ne rentrent pas dans leur quotidien.
J'ai eu envie de boire beaucoup et de manger souvent pour compenser toute cette angoisse en béton armé.
6 janv. 2010
Le courant
Installons une lumière vacillante par pièce utile : une dans chaque chambre, une dans la salle de bain... pas la cuisine ? non on sort de table! La cuisine reste dans le noir, éclairée assez par la lumière du dehors que la neige diffuse. Attendons le courant qui ne revient pas, éteignons ce que nous pensons allumé s'il revient et que nous dormons. Et comme nous nous abrillons en conspirateurs dans cette calme cabane, tout à coup tout est de nouveau déjà là. Nos yeux surpris, et le frigo et l'imprimante et l'ordinateur et le radio réveil reprennent leurs droits, tout cliquetant d'indignation.
La panne
Après coup j'ai oublié ce que j'étais en train de faire. Quel geste la noirceur avait arrêté. C'est moi qui ai sorti les bougies je suis assise en face du tiroir où nous les rangeons, ma main n'a pas eu beaucoup de chemin à faire. J'ai aussi trouvé le briquet, je suis la seule qui fume, encore un peu encore assez pour me souvenir la main dessus - déjà - voici le briquet. Une à une j'ai allumé les bougies et les visages des enfants à hauteur de mes coudes le regard fixe. À la troisième il a compris que la quatrième n'y changerai plus grand chose. J'ai continué et je me suis souvenue de Goethe qui dans son théâtre réclamait « de la lumière, plus de lumière » quand plutôt l'ombre lui manquait.
12 déc. 2009
La parure
Je suis assise sur le tapis de leur chambre, elle est derrière moi elle passe un fil de scoubidou autour de mon cou, elle tire un peu hey! attentionheuuu je dis. Son poids dans mon dos elle se penche les cheveux sur ma joue, que tu es belle elle dit. Elle ne m'étrangle pas, elle me pare.
10 déc. 2009
Sa résistance
Il change de forme inlassablement renard, écureuil, chevalier, poulain, indien, dauphin. Nous le reconnaissons au milieu de cette foule : une même joie l'anime, il brille. Une nuit je l'entends rire un peu dans son sommeil. J'ai parfois la tentation mauvaise d'éprouver cette joie, d'en connaître les limites, voir ce qu'elle nous laisserait de notre fils une fois dissipée.
3 déc. 2009
Trop serrées
Elle pose une question elle la pose jusqu'à ce qu'un geste ait répondu. L'abstraction du langage, ses promesses et ses impuissances ne l'intéressent pas. Elle répète inlassablement de là où elle est, ce qu'elle voit, ce qu'elle veut, ce qui la blesse, ce qui lui manque. Je me fatigue à essayer de boucher ce flot par d'autres mots que sa transe intègre sans les entendre. Je crie parfois, je jette des objets sur le sol pour trouver dans la stupeur un peu de silence.
Elle est une enfant irréductible irréductiblement. Elle ne nous facilite pas la tâche, elle n'est pas là pour ça. Ses yeux me sont opaques et derrière ses colères il n'y a rien de ce que j'imagine. Toi tu nous vois, toi tu me prends les épaules avec douceur, toi tu me dis pousse toi.
Elle est une enfant irréductible irréductiblement. Elle ne nous facilite pas la tâche, elle n'est pas là pour ça. Ses yeux me sont opaques et derrière ses colères il n'y a rien de ce que j'imagine. Toi tu nous vois, toi tu me prends les épaules avec douceur, toi tu me dis pousse toi.
19 nov. 2009
Le bon vent
Il est question de ce que l'on écrit, de la forme que cela prend, de la correspondance qu'il doit y avoir entre les deux. Le dire avec sa propre voix. Avec les mots chercher une forme qui ne s'invente que pour dire cela. C'est tout. On le sait quand on y arrive, on le sait très bien, va.
8 nov. 2009
Crash
Au magasin, je tiens ma fille, je la retiens, la rattrape la redresse, une catastrophe toujours imminente. Nous passons à la caisse, rien ne s'est encore passé. Je vide le panier sur le tapis, des yeux j'immobilise la petite. Soudain un cri derrière moi, je me retourne : un grand sac de gruau sec s'est éventré, benne impatiente et lasse, des mains de la caissière. Une pyramide parfaite de flocons farineux transforme la caisse en objet bête et incapable. Je dis «on devrait prendre une photo» sans écho. L'employée fusille le client à la passion déraisonnable. Il aura mal fermé le sac, « non non» fait-il d'une petite voix; elle dramatise, la caisse est foutue c'est certain et encore, immobile, il faut agir vite. Je finis de payer, je devrais partir, je reste fascinée. Je range mes courses lentement, je rattache mes lacets et époussette ma fille qui ne ferme plus la bouche. Nous partons à reculons, quittant à regret l'événement et son suspens.
3 nov. 2009
L'apprentissage
Je lui raconte l'école de mon fils et les nouvelles douleurs qui vont avec. L'apprentissage, le sien le nôtre. Je sens toute mon angoisse dans mon récit que je voudrais plus léger. Je raconte ces petites choses dures anodines qui nous arrivent, qui disparaîtront derrière nous. Nous sommes amies et mères toutes les deux, de les dire nos yeux s'embuent.
Les mots
Ma fille prononce avec application des mots qui m'étonnent encore dans sa bouche, visage, elle dit ton visage. Elle dit aussi J'ai pas sommeil. Je la regarde comme si je l'entendais pour la première fois, avec ces mots qui me paraissent trop grands pour elle. Sa parole se découpe et m'atteint en plein cœur.
19 oct. 2009
L'absence
En vélo ce matin après avoir déposé ma fille je croise un ami. Je le vois juste avant qu'il ne traverse la rue que je traverse en sens inverse debout en danseuse sur mon vélo. Je me dis «Ah tiens F.». Je veux l'interpeler mais il tourne la tête pour vérifier qu'aucune voiture n'arrive. Il est un peu essoufflé et marche en se précipitant vers l'avant. Quand il regarde de mon côté son regard est si loin que je n'ose lui faire faire tout ce chemin vers moi. Nous nous croisons donc sans nous reconnaître et cette absence me pince un peu.
1 oct. 2009
La chanson
Je me dis qu' il n'y a pas que le travail dans la vie. Je vais chercher la lampe frontale dans ma chambre, j'attrape le classeur de chansons dans le bureau, j'entre dans leur chambre où ils viennent d'éteindre après avoir écouté leur père lire Spirou. Je me couche sur le tapis, je dis attention je vais chanter. Je tourne les pages photocopiées, ah BangBang. Je chante, mais pas très bien, je me lasse. Mon fils dit c'est triste quand même, ils se séparent. Ah oui, c'est triste. Bon une autre, ah le petit âne gris. Je commence, les paroles sont lourdes comme des cailloux de catéchisme. J'escamote le couplet final, on a bien compris l'idée. Je vais essayer de trouver quelque chose de plus rigolo je dis. Personne ne répond, ma fille essaie de remonter sa boîte à musique, je lui lance un regard appuyé. Je commence une autre chanson plus douce et jolie. Comme je suis assez fière de moi, je ne veux pas m'arrêter même quand mon fils m'appelle. Quand j'ai finit, je le regarde, il pleure. Il dit que ça lui fait trop de peine ce petit âne qui meurt tout seul au fond d'une étable. De grosses larmes roulent sur ses joues. Pensant le consoler, je lui dis que l'âne est mort en dormant parce qu'il était très vieux et que c'était doux. Il s'arrête un peu et répète en pleurant plus fort « alors il est mort en dormannnnnnt ».
Je suis là toute démunie avec ma frontale et mon classeur, bonne nuit les petits.
Je suis là toute démunie avec ma frontale et mon classeur, bonne nuit les petits.
15 sept. 2009
Le patron de Segal
Plus jeune quand je remontais tard le soir le boulevard Saint-Laurent, je le voyais souvent derrière la vitrine de son commerce fermé, affairé à quelques obscurs décomptes qu'éclairait la faible lumière d'une lampe posée sur une caisse. Il pouvait être minuit qu'il travaillait encore. Je remonte aujourd'hui du Sud au Nord assez tôt le matin, non pas le boulevard Saint-Laurent mais sa première parallèle à l'Est. Je le vois encore. Il porte les mêmes vêtements informes, les cheveux hirsutes, le poil pas rasé. De ce côté-ci du commerce, il négocie, il supervise les marchandises qui rentrent, il signe des bons de livraison. Ce matin au volant d'un monte-charge, il flirt avec l'une de ses caissières. Debout à côté de l'engin arrêté, elle tient son café d'une main et bourre de l'autre l'épaule du patron de petits coups moqueurs. Elle rit la tête en arrière, lui ne rit pas mais cela se voit qu'il joue aussi. Je passe à vélo à côté d'eux, je les dépasse, je ne peux m'empêcher de tourner la tête pour les voir encore. Il garde inattaquable cet air têtu et juvénile qui le distingue. Il est en affaire.
11 sept. 2009
Le zèle
Il est 11h30, les étudiants et professeurs sont rassemblés en cercle autour d'un maigre buffet. Je suis l'une d'entre eux, on me sert un verre de vin rouge, je sacrifie au rite. Accueil, présentations, bons mots et rires complices, je deviens sentimentale. Je dis merci droit dans les yeux, j'encourage les timides, je fais circuler le bol de chips. Je faillotte à planche, je veux en être, une bonne élève. En partant, je m'arrête à la cafétéria manger une mauvaise salade de riz, pour dégriser.
9 sept. 2009
La technique
Le fleuve est très tumulteux à cet endroit, une vitesse dans l'eau qui me fait serrer plus fort la main de la petite. Sur la berge à nos pieds, cinq kayakistes en apprentissage bien alignés mais tendus, la main qui vérifie encore la jupe qui pourrait ne pas tenir. Plus loin dans les remous, un homme pagaie contre une vague et son courant, il sourit à son aisance et à sa force, il est le professeur. Il se distrait laissant aux apprentis le temps de s'installer. Ceux-là l'attendent avec humilité depuis plusieurs minutes. Juste avant d'exagérer, il fait deux trois mouvements techniques, hop et hop et le voilà devant eux qui commençaient à prendre le bouillon en grippe, « alors on est prêt ?».
1 sept. 2009
Le grillon
En me penchant sans mes lunettes, je croyais à un morceau de chocolat oublié sur le sol de la cuisine. Au contact pelucheux sous mes doigts, ah non mais qu'est ce que c'est ? Je me penche plus près c'est un grillon. Il n'est pas mort mais il n'est pas fort. Est-ce le bleu du placard qu'il aura pris pour la mer ?
La couleur de l'action
Ils sont repartis, bourdonnants d'action et de mots pour la souligner «nous avons trouvé un producteur... il faudra manger sur le set... connaissez vous quelqu'un avec une voix radiophonique pour la voix off... nous cherchons une preneuse de sons». Silencieux et minimes, nous refermons la porte derrière ces amis et leurs importances. Nous avons repeint les portes du placard de la cuisine. Nous nous regardons et de nouveau le placard. Ce bleu vibre d'un drôle de halo jaune. Nous choisissons une autre couleur que nous appliquons par dessus. Il aime beaucoup, il me le dit. Nous regardons la couleur la tête penchée en attendant qu'il se passe quelque chose.
31 août 2009
Le deuxième soir
Je vais le chercher avec sa soeur. Nous arrivons devant la cour, je pousse le portail le coeur battant. Elle le voit en premier, elle crie son prénom, elle s'élance vers lui. Il joue avec deux filles au pied d'un arbre près de la clôture. Deux jeunes femmes à oreillette me regardent, l'une dit quelque chose dans le micro devant sa bouche. Je fais un coucou incertain. Il nous voit de loin, sourire contrit, «encore cinq minutes», il souligne de sa main ouverte. Je fais oui oui bien sûr et rattrape sa sœur par le paletot. Nous nous éloignons. Debout dans la cour au soleil, je fais le point : une grande cour goudronnée, quelques arbres maigrichons le long de la clôture, un vieux panier de basket en plastique accroché trop haut et trois cônes oranges les mêmes que pour les travaux. Il arrive à côté de moi, nous regardons sa soeur qui court au milieu; il dit avec son air plissé critique mais résigné «ouais y a que ça ». Nous nous regardons et finalement ça nous fait sourire ce dénuement.
29 août 2009
La rentrée des classes
Nous marchons vite en nous serrant la main, la sienne chaude et charnue, mon petit. Je me suis mise chic mais tout ce noir m'engonce et me trahit. Il couraille pour me suivre joyeux encore, un grand sac à rebonds dans le dos, c'est moi qui porte sa boîte à lunch. Nous traversons le parc en face de l'école, les arbres nous rafraîchissent. Derrière eux par intermittence, la cour nous arrive agitée de grands, de petits, de sacs, de chaussures, de vêtements qu'on étrenne. Nous sommes sur le trottoir à quelque pas, il ralentit et tire sur ma main. Je me retourne, il regarde derrière mon épaule, dans mes yeux et à ses pieds « viens, c'est pas la peine, on rentre». Je tire un peu, il résiste. Penchée à sa hauteur et dans les yeux, je chasse le vertige avec autorité. Il prend sur lui, nous poussons le portail. Nous avançons serrés par la foule, il y a des pancartes accrochées au mur, je cherche son nom. Je le trouve inscrit au groupe des coccinelles, écrit en lettres attachées, penchées pour faire plus gai. Il prend la mesure des choses, je feins de les trouver normales et bonnes.
26 août 2009
La veille
Nous regardons la liste des fournitures : 4 tubes de colle PRITT, deux boîtes de 16 feutres pointe large CRAYOLA, une gomme à effacer, une paire de ciseaux bout rond, deux boîtes de 8 feutres pointe fine CRAYOLA, un cartable à trois anneaux large de 1 pouce, trois crayons à mine HB, une blouse à manches longues. La vendeuse qui s'y connaît nous enjoint de respecter les marques : la colle PRITT par exemple, deux fois plus chère que la HITCHE qui nous tente et que je tiens dans ma main, présente un taux d'humidité avantageux parfaitement adapté aux collages scolaires. Nous ne voulons pas plomber les futurs travaux de notre enfant et l'imparable technicité de l'argument l'emporte. Nous tiquons encore sur les quantités. Quatre tubes de colle? Fais moi voir. Ah oui quatre tubes de colle. Incapables de nous résoudre à cet achat en gros, nous optons pour la poire en deux sur la colle et les boîtes de feutres pointe large. Le soir en remplissant le sac, je fais l'inventaire avec mon fils. Il me demande « est-ce que je devrais dire à la maîtresse que j'ai que deux tubes de colle parce que mon papa et ma maman trouvaient ça pas drôle d'acheter toute cette colle d'un coup ? ». Ohlalala non, surtout pas.
25 août 2009
L'autobus scolaire
L'épicerie du coin est en travaux, fermée pour une semaine. Un autobus scolaire a été affrété pour transporter les clients loyaux faire leurs courses à l'autre succursale plus loin sur l'avenue. Nous ricanons en passant de ce service, drôle de supplique, évitant de justesse la poigne mercantile du chauffeur qui veut nous y faire monter. Nous imaginons embarquer finalement dans l'intrigue et chanter très fort : chauffeur si t'es champion, appuieeuuuu appuieeuuuu, chauffeur si t'es champion appuie sur le champignon.
24 août 2009
L'intelligence
La route a été longue, encore plus maintenant que nous sommes perdus. Il faudrait demander notre chemin, surmonter cette timidité d'étrangers. Dans l'attente respective du courage de l'autre, nous scrutons indécis les alentours «peut-être par là ?». Il le fait en premier. Je le vois au coin de la rue, les mains aux hanches l'air concentré sur les gestes vagues d'un homme impressionnant. Il revient, remonte dans l'auto et indique une direction que nous suivons un temps avant de la perdre et nous avec, de nouveau. C'est mon tour, je descend, j'approche une femme et une poussette et une fillette de 5 ans qui marche devant. J'appelle «madam!», elle se retourne, la petite fille derrière elle toute allumée de curiosité. Je demande mon chemin, elle se frotte la tête. Elle a peut-être quarante ans, l'air habile de celle qui navigue au milieu de tout cela. Elle regarde dans toutes les directions. L'enfant sautille le regard qui glisse sur moi indifférent, sa mère lui fait signe de se taire, elle se concentre. Je la regarde, je ne la connais pas, elle m'inspire confiance. Je l'ai arrêtée juste avant qu'elle n'arrive au dépanneur du coin, peut-être acheter du lait ou de la bière et un ticket de loto. Finalement, elle m'explique le parcours, le plus direct. Elle est très précise, vérifie à chaque étape que je la suis et récapitule à la fin. Je la quitte à reculons, elle lève deux pouces victorieux vers le ciel béni d'Amérique.
19 août 2009
Le culturiste
Nous le regardons arriver de la droite longtemps avant qu'il ne passe devant nous et ne disparaisse sous l'horizon à gauche. Il marche vite à pas serrés dans le sable souple. Les bras sont tendus étirés chacun par un haltère suspendu à leur main. Les muscles des épaules contractés forment ce trapèze étalon des salles de gym. L'homme est vieux, il a le souci de son corps qui lui aimerait bien vieillir, s'affaisser sous la contrainte. Des années de travail pour figurer, gestes huilés, une force à vide, une forme qui ne se fait plus. Ce soir sur la plage, nous le voyons résister encore un peu.
12 juil. 2009
Une chute
Il porte son casque de vélo jaune il grimpe dans la structure. Je porte ma fille dans mes bras, elle cogne son casque contre le mien pour rire. Nous attendons, nous allons rentrer. Il tombe une fois, je ne vois pas la chute juste derrière le dos de la personne qui me parle. Je vois mon mari proche de lui qui se penche et le relève, il sourit, rien de cassé. Il remonte. Il essaie d'avancer suspendu aux barreaux d'une échelle horizontale. Ce genre d'exercice de cours de gymnastique. Il veut essayer, il se suspend et agite ses jambes. Il veut être capable «tout seul» et repousse le soutien de son père. Il lâche, tombe sur ses pieds et remonte aussitôt. Il se suspend, lâche encore, tombe sur les fesses cette fois, c'est assez haut. Son père le relève, lui frotte le dos. Mon fils court vers moi, devant les autres il ne veut pas pleurer mais quand même une petite larme a jailli sous le choc, je la vois sous le coin de l'œil. Je pose ma fille, me penche casquée vers mon garçon. Il se tient les reins l'air marqué, j'ai soudain très peur, son père aussi qui s'approche, nous rentrons soucieux. Je lui trouve l'air pâle, les yeux cernés, je crains une paralysie, lui demande s'il voit double, s'il voit flou, s'il se sent mou. Son père le plie, lui fait toucher ses pieds. Bon c'est bien. Nous dessinons longtemps à la craie sur le trottoir. Je m'apaise un peu de le voir absorbé dans le dessin, le visage content d'un bon trait.
9 juil. 2009
Niveau 1
Nous buvons des bières debout au comptoir. Nous parlons, je tripote ma bouteille. Je décolle l'étiquette que je plie en deux. J'abandonne mon pliage je bois une gorgée. Je suis prise dans la conversation, mes mains elles aussi se concentrent sur les mots. Le serveur approche, il ramasse nos bouteilles vides, nous en commandons de nouvelles. Il tend la main vers mon papier, la mienne lui dérobe avant, plus vite. Machinalement sans que je le décide. Je déplie, je replie le papier brillant et moite. J'écoute, je parle, je le déchire un peu, puis le délaisse, les doigts agacés par cette manipulation. Le serveur entre dans mon champs de vision, sur la gauche, il s'approche, il tend la main, je le devance encore. Le manège n'est plus accidentel, les camps se divisent. La responsabilité de l'homme derrière le comptoir est de lutter contre le chaos qui veut s'installer. Il dirige l'action, la recadre. Il ramasse des pièces d'or, il évite les embûches, il circonvient les gorilles et leurs tonneaux. Ses gestes sont rapides, précis, optimisés. Moi, je contrecarre avec un morceau de papier déchiré.
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